AA/ Tunis/ Safwene Grira
L'état d'alerte international autour de la crise du Burundi s'est faite l'écho d'un mouvement de panique observé dans les quartiers contestataires de la capitale Bujumbura. Si tous les indicateurs semblent bien indiquer l'imminence d'un grand danger, tous les scénarios restent de mise, y compris le pire, le génocide, après 6 mois de crise politique et sécuritaire.
"Tout reste ouvert, on peut très bien aboutir à une situation de quadrillage total avec pour but d'en finir avec les opposants, parce que le Gouvernement en a bien les moyens", estime Mwayila Tshiyembe, Directeur du Centre de géopolitique de l’Université de Nancy, dans une déclaration à Anadolu.
"Mais on ne sait jamais, à force de maintenir la pression, cela peut déboucher sur ce qu'on craint, le fameux massacre et génocide" a mis en garde Tshiyembe.
L'ombre du génocide a plané sur les débats publics autour de la question burundaise, depuis l'invective lancé par le Président rwandais Paul Kagame contre le régime de son homologue Pierre Nkurunziza. Le Chef d'Etat rwandais, chantre de la lutte contre le régime génocidaire de Habyarimana en 1994, a insinué, vendredi dernier, que le climat de violences dans lequel patauge le Burundi pourrait déboucher sur un génocide.
"Cela rappelle un peu ce qui s'est passé ici [le Génocide de 1994, ndlr] Ils auraient dû tirer les leçons du passé", a-t-il, notamment, déploré.
Depuis, des médias occidentaux ont largement relayé cette hypothèse. Des propos attribués au Ministre de la sécurité publique, Alain Bunyoni, insinuant une possible mobilisation des Hutus majoritaires contre la minorité Tutsi ont aussitôt démentis par les autorités. "Une manipulation", condamne sur sa page facebook, Pierre Nkurikiye, porte-parole de la police.
"Aucun quartier n'est habité par une seule ethnie au Burundi (..) même des membres des forces de l'ordre (..) habitent les mêmes localités" ajoute-t-il.
Un député européen, Louis Michel, a même appelé mardi à la saisine du département prévention des génocides des Nations Unies pour mettre fin à la situation. "Louis Michel n'a pas de crédibilité en ce qui concerne le Burundi" ripostait laconiquement le conseiller du Président, Willy Nyamtiwe, mardi dans une déclaration publique.
Pour Tshiyembe, si le Gouvernement "réprimait au départ, indistinctement tous les opposants. Au fut et a mesure que la crise s'enlisait, les Tutsis, minoritaires dans ce pays, mais majoritaires au Rwanda, habitent les quartiers contestataires et constituent la majorité des victimes."
Les découvertes macabres dans ce pays font le pain quotidien des Bujumburais depuis quelques mois. D'une simple, et néanmoins virulente, contestation d'un troisième mandat de Pierre Nkurunziza, le pays se retrouve dans une escalade, alimentée par des éléments armés dont l'identité n'est pas précisée.
"On ne sait pas dans la situation de chaos qui règne, qui se bat contre qui. Les gens qui meurent sont ceux qu'on suppose agir pour le compte de l'opposition. Les assassins peuvent très bien être une rébellion armée, à but politique, comme une manipulation du régime lui-même pour justifier sa main mise sur le pays", explique cet expert.
Les autorités poursuivent pourtant des opérations de désarmement depuis dimanche, et exposent quotidiennement, le bilan de de leurs saisies, des fusils, des grenades, et autres armes légères.
Tshiyembe, reste toutefois "réservé" sur la notion de génocide, en ce qu'il consiste, "juridiquement, dans l'intention d'exterminer groupe déterminé."
"Au cas où, au contraire, cette tendance d'extermination se précise, en visant particulièrement les Tutsis, qu'on assiste à des centaines voire des milliers de morts, le Rwanda se réservera le droit d'intervenir. On assistera alors à une guerre régionale", poursuit le géopoliticien congolais, auteur de plusieurs ouvrages.
"Le Président Kagame a déjà déclaré par le passé qu'il n'accepterait pas un second génocide des Tutsis, que ce soit en RD Congo ou au Burundi. Pour cela, si un certain seuil est franchi, Kagame pourrait anticiper en faisant valoir son droit légitime à défendre cette ethnie", avertit Tshiyembe.
Une hypothèse d'autant plus plausible que Kagame a cette expérimenté, dans l'absence de réaction internationale, une guerre par anticipation, en 1996, pour éloigner loin de ses frontières les génocidaires de 1994, qui s'étaient réfugiés et mêlés aux réfugiés Hutus, dans l'Est de la RDC.
Ce qui permettrait, surtout, l'évolution vers ce scénario, c'est une réaction internationale d'envergure. Un projet de résolution des Nations Unies sera débattue cette semaine qui prévoit des sanctions contre les responsables de ces violences. "Les menaces de sanctions et les coupures d'aides ne sont pas la bonne méthode", riposte aussitôt Nyamitwe, sur son compte Twitter.
"D'un côté, il est vrai que le sérieux de l'étau international peut-être déterminant pour le basculement dans l'une ou l'autre de ces hypothèses, le chaos qui dure, la main basse du régime, ou la guerre régionale. Mais à la fin, qu'est ce que la communauté internationale peut faire ?" se demande aussitôt Mwayila Tshiyembe.
Il estime que la récente décision américaine de retirer Bujumbura du programme Agoa (Africa Growth and Opportunity Act), à partir de janvier 2016, "ne semble pas inquiéter le régime", l'Union africaine qui a appelé à des sanctions "n'a malheureusement que le verbe".
Face à ce verrouillage, la survenance d'un coup d'Etat aurait pu constituer une solution, un deux ex machina qui serait secrètement bien accueilli par les chancelleries occidentales, selon des observateurs internationaux.
"Le régime est verrouillée même sur ce plan. Le coup d'Etat raté du 13 mai dernier a montré que l'appareil sécuritaire, militaire en particulier, est bien acquis à Nkurunziza", commente, dans une déclaration à Anadolu, un diplomate africain installé à Kigali.
"Au niveau interne, tout est cadenassé, résume Tshiyembe, Les chefs de l'opposition sont en exil, les médias indépendants fermés, et la société civile terrée. Faut il attendre que les morts soient par milliers pour que l'on voie le bout du tunnel ?"