AA/ Kinshasa/ Tunis/ Pascal Mulegwa/ Safwene Grira
En République démocratique du Congo (RDC) l'antagonisme des positions inconciliables a désormais un nom: le 19 décembre.
"L'heure de vérité" comme se plaisent à s'y référer les lieutenants de l'opposant Etienne Tshisekedi, un des derniers premiers ministres du Zaïre, coïncide avec la fin du deuxième et dernier mandat du président Joseph Kabila.
L'opposition réunie au sein du Rassemblement des forces politiques et sociales acquises au changement tient mordicus à en découdre avec le régime, si Kabila ne se démet pas.
Du côté du pouvoir, on revendique la légitimité politique d'un accord conclu en octobre dernier avec une frange de l'opposition. Les conclusions du dialogue politique instaurent une période de transition courant au moins jusqu'au printemps 2018.
Un répit constitutionnel est ainsi conféré au président Kabila, le sceau de la légitimité juridique ayant été apposé, en mai dernier, par la Cour constitutionnelle dans une décision controversée.
"L'alinéa 2 de l’article 70 [de la Constitution] permet au président de la République, arrivé en fin mandat, de demeurer en fonction, en vertu du principe de la continuité de l’Etat, jusqu'à l’installation effective du nouveau président de la République élu", dit la décision de la Cour constitutionnelle.
Alliances et défections:
Signes de cette tension, les jeux d'alliance et de défection qui se multiplient sur la scène politique congolaise depuis quelques mois, à mesure qu'on se rapproche de la date fatidique. Ces volte-face concernent aussi bien l'opposition que les proches de Kabila, les deux camps étant conscients des enjeux attachés à l'après-19 décembre.
C'est le cas, par exemple, de l'ancien secrétaire exécutif de la Conférence Internationale pour la Région des Grands Lacs (CIRGL), Alphonse Ntumba Luaba qui s'est rapproché de Tshisekedi ces dernières semaines. Idem pour François Muamba, un ancien opposant qui a rallié Kabila en 2013. Après avoir démissionné, en juillet dernier, du poste de coordonnateur du Mécanisme national de suivi de l’accord cadre d’Addis Abeba, conclu en 2013 pour ramener la paix dans la région, Muamba choisit de rejoindre le Rassemblement de Tshisekedi.
De l'autre côté, l'ancien secrétaire général du parti de Tshisekdi, Bruno Mavungo, s'est prononcé pour le dialogue boycotté par le Rassemblement, quelques semaines seulement après son remplacement à la tête du parti par Jean Marc Kabund-a-Kabund. Même scénario observé chez le président de l'Union pour la nation congolaise (UNC), Vital Kamerhe, qui en l'espace de 10 ans, avait connu successivement le statut de proche de Kabila, puis d'opposant au sein du Rassemblement avant de prendre ses distances en rejoignant le dialogue convoqué par Kabila.
"Des défections à l’approche du 19 décembre, c’est tout à fait normal. Le camp Kabila n'a plus que quelques semaines de durée de vie légale. Cela favorise de nouvelles alliances", a commenté à Anadolu Philippe Makutu, professeur de sciences politiques à l'université de Kinshasa.
Une ambiance de fin de règne
Manifestations interdites, affrontements avec les forces de l'ordre, indicateurs économiques inquiétants sans compter la multiplication des rébellions, tout contribue à apporter à la RDC de l'an 2016 une ambiance apocalyptique de fin de règne, comparable à celle qui a présidé, à la fin du 20ème siècle, à la chute du maréchal Mobutu.
A l'Est infesté depuis des années par des groupes armés, congolais comme étrangers, se rajoutent de nouveaux foyers de tension dans le Centre du pays. Les provinces du Kasaï et du Kasaï- Central ont ainsi connu, ces derniers mois, la naissance de groupes insurrectionnels qui ont fait des dizaines de morts.
Une cinquantaine de personnes sont mortes à Kinshasa, en septembre dernier, selon un bilan de l'opposition dont la manifestation interdite par les autorités a été sévèrement réprimée par les forces de l'ordre.
"Tout cela intervient dans un contexte où des membres du clan Kabila et la Commission électorale nationale indépendante ont été éclaboussés par des révélations du quotidien Le Soir. Des documents publiés par le journal belge tendraient à prouver qu’ils auraient sabordé volontairement le processus électoral en utilisant à d’autres fins une partie des fonds destinés aux élections", analyse J.J Arthur Malu-Malu dans le dernier numéro (décembre-janvier) du Magazine de l'Afrique.
Un engagement international impuissant à garantir la paix:
Alors que les communiqués des chancelleries occidentales se faisaient menaçants à l'endroit de Joseph Kabila, le lancement de son dialogue a acculé la communauté internationale à avaliser sa démarche, faute d'alternative concrète de la part de l'opposition.
Le Conseil de sécurité de l'ONU déclarait lundi qu'il restait préoccupé par le risque de déstabilisation en RDC. "Le Conseil de sécurité, qui a effectué une visite en RDC du 11 au 13 novembre, a demandé aux groupes politiques qui n'ont pas signé l'accord politique conclu le 18 octobre 2016 de continuer à participer au dialogue. Il a salué les efforts de médiation actuellement menés par la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) et a demandé à tous les acteurs politiques de continuer à collaborer, de bonne foi et dans un esprit de compromis, à la recherche d'une solution politique rapide, avant le 19 décembre", peut-on lire dans un communiqué de l'ONU.
Sur le plan régional, le soutien à la démarche Kabila est encore plus explicite. Quelques jours après sa signature, les chefs d’Etat africains des sous-régions des Grands Lacs et de l'Afrique australe ont entériné l'accord politique, facilité, du reste, par l'ancien premier ministre togolais Edem Kodjo désigné par l'Union africaine.
Par peur de voir les négociations de la dernière chance échouer, des capitales occidentales (Washington, Bruxelles) ont exhorté leurs ressortissants à quitter le pays avant le 19 décembre.
Les négociations de la dernière chance ?
Pour éviter les violences le soir du 19 décembre, les bons offices menés par l'Eglise catholique dans ce pays depuis novembre ont abouti au lancement, jeudi, de négociations directes entre le Rassemblement de l'opposition et les signataires de l'accord politique du 18 octobre dernier.
Dans un communiqué diffusé la veille, la Cenco s'est félicitée de pouvoir réunir la classe politique congolaise pour trouver "un large consensus en vue d'une sortie pacifique de la crise".
"Nous avons depuis un temps amorcé des consultations avec toutes les parties prenantes à la crise dans ce pays. Nous faisons discuter, de jeudi jusqu'à samedi les principaux acteurs politiques afin de trouver un consensus plus large et réellement inclusif. Tout ce que nous cherchons c’est d'épargner le pays les violences et le chaos à l’approche de la journée fatidique du 19 décembre", a déclaré à Anadolu l'abbé Donatien N’shole, secrétaire général adjoint de la Cenco.
Toutefois, les contours de ces négociations restent méconnus dans la mesure où les positions des uns et des autres semblent encore irréconciliables.
"Tout ce que nous voulons c'est que Monsieur Kabila parte, le 19 décembre, au soir. On va en discuter ensemble. S'il persiste à vouloir nous leurrer, le peuple s'occupera de lui le 19 décembre !" a averti Bruno Tshibala, porte-parole du Rassemblement, dans une déclaration à Anadolu.
"Nous avons fait beaucoup de concessions à l'occasion du récent dialogue et je pense qu'on n'aura plus à en faire maintenant" a déclaré à Anadolu le ministre de la Justice et Droits humains, Alexis Ntambwe Mwamba. Ce co-modérateur de la majorité présidentielle au dialogue a néanmoins reconnu que "personne ne veut que le pays connaisse des violences après le 19 décembre".
Pour le professeur Philippe Makutu, il est peu probable que la majorité accède à la demande de l'opposition de quitter le pouvoir après le 19 décembre. "On peut s'attendre, en revanche, à toutes sortes de concessions pour amener le Rassemblement de l’opposition à adhérer à l’accord."
Alors qu'un premier ministre issu des rangs de l'opposition qui a signé l'accord avait été nommé en novembre dernier pour former un gouvernement de transition, "ces négociations pourront voir le Rassemblement récupérer la primature et la date de la présidentielle avancer à 2017. Ces négociations pourront, enfin, faire bouger les lignes pour la libération des prisonniers dits politiques", suggère l'expert congolais.
La libération de ces prisonniers "politiques", ainsi que l'abandon de toutes les charges à l'encontre d'opposants comme Moïse Katumbi faisaient partie des conditions avancées par l'opposition radicale pour prendre part au dialogue.
Estimant qu'elle n'avait pas obtenu gain de cause, et suspectant fortement qu'il ne consacre que le glissement du calendrier électoral au profit de Kabila, ces partis de l'opposition ont choisi de boycotter le dialogue. L'objectif de ces assises, insistait alors le pouvoir, était de trouver une solution à l'impossibilité "technique" d'organiser les différents scrutins, notamment la Présidentielle, prévues en 2016.
news_share_descriptionsubscription_contact
