AA/Paris/Feïza Ben Mohamed
Depuis plusieurs mois, il est devenu de plus en plus difficile de se procurer certains médicaments en France dont le Paracétamol, certains antibiotiques, la cortisone, et certains anti-diabétiques.
En cause, une pénurie qui provoque de vives tensions sur le marché, à tel point que Matignon a fini par interdire la vente en ligne de Paracétamol jusqu’au 31 janvier.
Mais ces difficultés ne touchent pas uniquement l’hexagone. Des difficultés d’approvisionnement et distribution se font ressentir partout en Europe, principalement pour le même motif.
La délocalisation de la fabrication de médicaments, en Chine ou encore en Inde, rend en effet très difficile l’acheminement vers l’Europe et la France, a fortiori en période de Covid-19, où les usines tournent au ralenti, voire sont mises à l’arrêt.
Dans un communiqué de presse publié fin janvier, le CPME (Comité Permanent des Médecins Européens) alerte sur les effets de ces pénuries et demandé à la commission européenne de prendre des mesures urgentes pour réduire les tensions et leurs effets.
« Presque tous les pays de l'UE signalent des pénuries de médicaments couramment utilisés, tels que le paracétamol et l'antibiotique amoxicilline » relate le CPME qui « demande que le plein potentiel du règlement relatif au rôle de l'Agence européenne des médicaments dans la préparation et la gestion des crises pour les médicaments soit rapidement exploré, en collaboration avec les États membres, la Commission européenne et l'industrie ».
Jugeant « essentielle » la mise en place de « chaînes d'approvisionnement résilientes en médicaments », les médecins européens plaident pour l’instauration « de systèmes de notification appropriés, ainsi que d'une communication et d'une coopération entre toutes les parties prenantes concernées ».
« Les médecins doivent être informés de manière proactive des pénuries potentielles et avoir accès à des informations à jour pour pouvoir réagir. Les pénuries de médicaments entraînent une charge de travail supplémentaire pour les médecins car ils doivent passer du temps loin des soins aux patients pour gérer l'indisponibilité » note le docteur Jacqueline Rossant-Lumbroso, vice-présidente du CPME.
De son côté, le docteur Christiaan Keijzer, président du comité, estime que « l’indisponibilité des médicaments peut limiter considérablement la capacité des médecins à fournir un traitement approprié aux patients » et souligne que « la décision d'un médecin quant au traitement à prescrire doit être basée uniquement sur la situation de chaque patient, et non sur la disponibilité de médicaments ou d'alternatives ».
L’Exécutif français, qui tente, tant bien que mal de rassurer les patients, pointé quant à lui « les industriels » et leur manque d’anticipation.
Début janvier, le ministre de la santé, François Braun déclarait à France 2 que « le besoin n’a pas été anticipé par les industriels ».
Notant une explosion de la demande au plus fort de la triple épidémie hivernale qui a frappé le pays (bronchiolite, grippe et Covid-19), le ministre assure par exemple que le pays a enregistré une hausse de « 13 % de la consommation de paracétamol avec ces phénomènes grippaux ».
« Les pharmaciens passent un temps phénoménal à trouver des boîtes » concède également François Braun au sujet de l’amoxicilline, pour lequel il ne prévoit aucun retour à la normale avant le mois de mars.
Dans ce contexte, les médecins sont nombreux à adapter leurs prescriptions pour les prescriptions au strict minimum, ce qui génère un certain stress chez les patients.
« Mon fils a déjà fait deux bronchiolites cet hiver et j’ai eu toutes les difficultés du monde à me procurer du Doliprane pédiatrique. Après avoir fait toutes les pharmacies autour de chez moi, j’ai finalement sollicité une amie, qui vit à 400 kilomètres de chez moi, pour qu’elle m’en envoie par La Poste », raconte Nadège, mère de deux enfants à Anadolu.
Elle assure avoir « senti la différence entre l’avant et l’après-pénurie » et explique que « les médecins était beaucoup moins regardants sur les quantités prescrites ».
La jeune femme de 31 ans, établie dans les Bouches-du-Rhône se sent « rationnée » et regrette d’avoir à « retourner systématiquement consulter le médecin pour obtenir une nouvelle ordonnance ».
Michelle Tordjmann, préparatrice en pharmacie à Paris, fait elle aussi le constat d’un changement dans les habitudes des professionnels de santé.
« On voit bien que les prescripteurs se limitent autant que possible, surtout sur le paracétamol dont la pénurie a été très médiatisée », grince cette professionnelle de santé pour qui « il a été très difficile d’expliquer à des parents en détresse « que le médicament le plus répandu pour faire baisser la fièvre de leur enfant, n’était pas disponible ».
Dans un dossier consacré aux pénuries de médicaments publié en septembre dans la revue ADSP (actualité et dossier en santé publique), le Dr Joël Ankri a livré une analyse complète du phénomène.
« Ces pénuries ne sont pas qu’un problème de gestion de stock. Leur fréquence, la gravité de leurs conséquences, leur impact au niveau du système de santé et au niveau de la santé des individus en fait un problème important de santé publique » note le spécialiste qui rappelle qu’il s’agit d’un « problème existant depuis de nombreuses années et dans de nombreux pays » et qu’il remet « directement en cause (le) modèle de chaîne d’approvisionnement en médicaments » en questionnant « non seulement l’échelon géographique mais également la nature des leviers qu’il s’agirait de mobiliser pour remédier à cet enjeu sanitaire et sociétal ».