AA/Istanbul
La Prof. Dr. Vişne Korkmaz a écrit pour l'Agence Anadolu (AA) sur le processus d'Astana et la question du corridor céréalier dans le contexte des pourparlers à Téhéran, où la Türkiye, la Russie et l'Iran se sont réunis.
***
L'étape Astana de la réunion du 19 juillet à Téhéran était au premier plan en raison de l'importance géopolitique des messages à délivrer. Les pourparlers d'Astana sont un modèle de coopération qui a émergé en Syrie. On sait qu'Ankara, Téhéran et Moscou ont des idées et des stratégies différentes concernant l'avenir de la Syrie. Ces différences n'ont pas disparu malgré les changements intervenus sur le terrain en Syrie depuis l'émergence du dialogue d'Astana et les protocoles convenus dans des situations nécessitant une action, comme à Manbij, Idlib et Tall Rifaat.
Les différences conduisent parfois les acteurs à poursuivre des stratégies qui testent la dissuasion de l'autre. En effet, la Russie et l'Iran ont préféré utiliser le régime syrien plutôt que leurs propres forces pour tester la dissuasion de la Turquie, encourageant ainsi le régime à ralentir et entraver les travaux du Comité constitutionnel. Pour toutes ces raisons, la question « Le processus d'Astana est-il mis à mal ? » a été fréquemment posée par les adeptes du procédé.
La Türkiye, la Russie et l'Iran ont montré leur détermination à maintenir le processus d'Astana en vie grâce à un minimum de biens communs.
Le facteur américain
L'une des raisons pour lesquelles cette question a été posée plus fréquemment ces derniers temps est la curiosité de savoir comment la politique des États-Unis au Moyen-Orient sous Joe Biden affectera le processus d'Astana. Pendant un certain temps, on a prétendu que l'agenda principal de l'administration Biden n'était pas le Moyen-Orient, à l'exception des pourparlers en cours sur la ligne Vienne-Doha concernant l'accord sur le nucléaire iranien, et que son agenda principal était l'Asie et l'Ukraine.
Dans ce contexte, la visite de Biden en Israël et en Arabie saoudite, qui a eu lieu juste avant la réunion de Téhéran, a été l'occasion d'envoyer le message qu'il veut réduire le coût de ses responsabilités au Moyen-Orient, mais qu'il n'a pas l'intention de quitter le Moyen-Orient. Le gouvernement de Biden se concentrait très probablement sur Moscou et Pékin tout en envoyant le message qu'elle ne laisserait pas sa place à la Russie, à la Chine et à l'Iran pour occuper la région.
D'autre part, Biden semble avoir prévenu Téhéran que le processus Vienne-Doha ne durera pas éternellement. Par conséquent, il était curieux de savoir comment la négation de la Russie et de l'Iran, que les États-Unis ont utilisée pour construire l'ordre des jours à venir, affecterait les attitudes des deux pays et comment cela affecterait le processus en Syrie.
La solution de la crise du corridor céréalier sous la médiation de la Türkiye créera un modèle positif pour les crises régionales et mondiales qui doivent être préparées alors que la guerre semble se prolonger.
Le processus d'Astana sera maintenu en vie
Le message le plus concret, émergé dans le cadre du processus d'Astana à Téhéran, est la détermination à maintenir le processus d'Astana en vie grâce à un minimum de biens communs, bien que les divergences entre les parties concernant l'avenir de la Syrie ne soient pas résolues. Il est important pour Ankara de mentionné que le principe de protection de l'intégrité territoriale de la Syrie, considérée comme le lien le plus important, soit lié à la lutte contre le terrorisme, aux activités des organisations terroristes à l'est de l'Euphrate et au soutien étranger apporté. Les parties ont montré qu'elles maintenaient leur position au début du processus d'Astana, concernant la présence américaine non souhaitée à l'est de l'Euphrate et l'élimination du soutien américain aux organisations terroristes PKK/PYD/YPG.
Pour Ankara, il est difficile de dire que le seul acteur averti à Téhéran est Washington. En plus des avertissements fait aux États-Unis, nous voyons qu'un avertissement sérieux de ne pas bloquer la solution politique en Syrie est également envoyé à la Russie, l'un des acteurs soupçonnés de bloquer ce processus, par l'intermédiaire du régime. À ce stade, la Türkiye exprime en fait une mise en garde selon laquelle l'agenda syrien ne devrait pas être affecté par les frictions en cours entre l'Europe et la Russie en Ukraine.
On s'en souviendra ; lorsque la crise ukrainienne a commencé à prendre forme, on s'est demandé si la Russie renforcerait sa présence en Méditerranée orientale et l'utiliserait comme un moyen d'opprimer l'Occident. Cependant, comme Ankara fait partie de la géopolitique syrienne et libyenne, Moscou devait agir dans certaines limites afin de ne pas nuire aux relations russo-turques, en particulier à la position équilibrée de la Türkiye dans l'équation Ukraine-Russie.
Le fait que la question du corridor céréalier, qu'Ankara défend depuis longtemps, ait été discutée lors des réunions de Téhéran et qu'il y ait eu des signaux positifs qu'un consensus se formerait, montre que le modèle de coopération formé entre la Türkiye et la Russie malgré les différences, fonctionnent toujours. Cela prouve également qu'Ankara est considérée comme un acteur fiable dans la diplomatie céréalière en cours avec la médiation de la Türkiye sur une base double-triple-quadruple.
La question céréalière
Acheminer les céréales de la Russie et de l'Ukraine, qui sont d'importants producteurs de céréales, des entrepôts vers le marché international est en fait assez compliqué en raison de la guerre dans la région. Cette période comprend le déminage des ports et des routes en Ukraine, le contrôle des points d'arrivée et de sortie des ports, la garantie de la sécurité de la navigation des navires transportant des céréales dans la mer Noire, le transport des céréales des détroits vers le marché international après l'arrivée des navires en Türkiye et les fonctions des responsables ukrainiens et russes à Istanbul, y compris le fonctionnement du centre de coordination qu'il recevra. En d'autres termes, il s'agit d'un stade à plusieurs niveaux qui nécessite de faciliter des actions dans différents domaines.
Le protagoniste qui participera à ce processus en tant que négociateur doit être un acteur acceptable en termes de sécurité de la mer Noire, et doit être acceptable pour Kiev et Moscou en raison de la position qu'il a prise contre les effets croissants de la guerre d'Ukraine. Il était entendu qu'il n'y avait pas d'acteur différent autre qu'Ankara qui pouvait remplir ces deux conditions, puisque certains autres acteurs comme la France, la Roumanie, l'Allemagne et l'UE, qui cherchaient une solution depuis le début de la crise, ne pouvaient pas progresser.
Pourquoi Moscou a-t-il donné le feu vert ?
Il est évident que Kiev et Moscou ne se font pas confiance. Même dans le contexte de la crise céréalière, les deux acteurs se reprochent à la fois d'empêcher l'acheminement des céréales vers le marché international depuis les ports mais aussi de craindre que le transport vers les ports ne soit utilisé pendant la guerre lorsque la procédure commencera. Par conséquent, l'émergence de la Türkiye en tant qu'acteur fiable, agissant à la fois comme médiateur et comme négociateur, est la raison la plus importante pour aborder un accord aujourd'hui.
Les deux acteurs ont également d'autres raisons de ne pas éterniser la situation actuelle. Tout d'abord, la question du corridor céréalier fait partie de la crise alimentaire mondiale, et le problème de l'approvisionnement et des prix des matières premières alimentaires affecte principalement les pays « en développement » et les régions à forte densité de population. Moyen-Orient, Afrique, Asie du Sud-Est sont des zones identifiées comme fragiles. Il est important pour Moscou que les puissances régionales dominantes dans ces régions adoptent une position médiane dans la guerre russo-ukrainienne. Pour cette raison, le gouvernement de Poutine ne veut pas apparaître comme faisant partie de l'impasse et donner l'impression qu'il bloque la gouvernance mondiale.
Outre l'apport économique du commerce des céréales, Moscou veut aussi montrer les limites du régime de sanctions qui lui est imposé à travers le corridor céréalier. Immédiatement après le sommet de juin, qui a réuni l'ONU, Moscou, Kiev et Ankara à Istanbul, les États-Unis ont pris une série de mesures pour empêcher l'entrée de produits agricoles et d'engrais d'origine russe sur les marchés en raison des sanctions. Ces mesures sont également efficaces dans le transport et l'assurance des matières premières alimentaires. De même, l'UE a souligné, le 20 juin dernier, qu'elle n'impose aucune sanction sur l'approvisionnement en produits agricoles en provenance de Russie, le remboursement et la vente à des pays tiers, parmi certaines des mesures concernant la sécurité alimentaire.
Outre ces motivations, la solution de la crise du corridor céréalier avec la médiation de la Türkiye créera également un modèle positif pour les crises régionales et mondiales qui doivent être préparées dans un environnement où la guerre en Ukraine est supposée se prolonger. Il lancera également le processus de renforcement de la confiance nécessaire pour rétablir l'environnement des pourparlers de paix entre l'Ukraine et la Russie. En tout cas, on voit qu'Ankara a consolidé sa position de pourvoyeur de sécurité légitime tant dans le cadre du processus de garantie d'Astana que dans le cadre de la diplomatie des corridors céréaliers.
***
[Prof. Dr. Vişne Korkmaz, Université de Nişantaşı]
* Les opinions exprimées dans les articles appartiennent à l'auteur et peuvent ne pas refléter la politique éditoriale de l'Agence Anadolu.
Traduit par Nursena Karakaya
news_share_descriptionsubscription_contact
