AA - Paris - Bilal Muftuoglu
''Une dictature ne peut jamais être une protection contre le radicalisme, c’est la dictature qui produit l’extrémisme et le terrorisme'', a déclaré Nicolas Hénin, journaliste français et ex-otage en Syrie, à l'égard d'une éventuelle concession qui serait accordée au président syrien Bachar al-Assad pour que son régime reste en place, sous prétexte de parer à l'avancée de l'EIIL.
Dans une interview accordée à Anadolu, le journaliste a fait état de l'évolution, ou plutôt de la stagnation, du conflit en Syrie, notamment en abordant la relation intrinsèque entre l'EIIL et le régime d'al-Assad et les ''erreurs'' de l'Occident face à cette organisation, comme il les décrit dans son livre de témoignage sur sa détention en Syrie, ''Jihad Academy: Nos erreurs face à l'Etat islamique'': ''L'Occident méprise la population syrienne et c'est quelque chose qu'exploite l'Etat islamique'', a souligné Hénin, préférant désigner l'organisation terroriste par l'appelation que choisit cette dernière.
- Assad a ''tout bénéfice'' à favoriser l'EIIL
A l'égard de la relation entre Assad et l'EIIL, Hénin a affirmé que c'est le président syrien qui l'a créé en relâchant des prisonniers, en particulier Zahran Allouche [rebelle salafiste] et ''a tout bénéfice à le favoriser''. Il a ainsi évoqué qu'il n'y a pratiquement jamais eu d'opération de l'armée syrienne contre l'organisation terroriste et qu'à l'inverse cette dernière n'a pas conduit d'attaque contre le régime syrien.
Selon Hénin, tant que l'Occident s'affiche aux côtés du gouvernement de Bagdad et a fortiori aux côtés du régime d'al-Assad, l'EIIL s'en servira comme argument de recrutement. L'autre erreur de l'Occident serait liée à sa désignation de l'organisation terroriste comme l'ennemi principal, sachant que ''le régime de Bachar a causé 200 000 morts''.
''C'est un mépris total pour ces 200 000 victimes'', a poursuivi le journaliste.
Nicolas Hénin s'est par ailleurs montré plus critique face au président américain Barack Obama, pour sa politique ''qui envoie au peuple syrien un message signifiant que les Etats-Unis collaborent avec le tyran''. Il a accusé à cet égard Obama d'avoir montré ''une très grande lâcheté'' dans sa politique syrienne, malgré ''l'espoir'' qu'il avait suscité dans son discours au Caire. Dans le discours qu'il avait prononcé dans la capitale égyptienne en 2009, peu après son élection, Obama avait appelé à ''un nouveau commencement entre les Etats-Unis et les musulmans du monde entier''.
''Il a déçu, personne ne l’avait forcé à fixer cette ligne rouge des armes chimiques [en 2012, ndlr], c’est lui qui l'a formée et au fur à mesure il a repoussé cette ligne, et même lorsqu’elles ont été massivement déployées contre le peuple syrien, il n'a rien fait'', a déploré le journaliste.
D'après Hénin, cette politique a donné le message suivant à Assad : ‘’Tu peux faire ce que tu veux, il n’y aura jamais d’intervention occidentale contre toi’’. Le journaliste français a tenu à souligner à cet égard que plusieurs dirigeants occidentaux, dont le président français François Hollande, s'étaient précipités à maintenir un discours très ferme contre al-Assad sans pour autant détenir les moyens d'aboutir à une solution.
- Les gens qui partent en Syrie ''pour se réaliser'' ont ''un vide culturel et conceptuel dans leur tête''
L'EIIL est ''composé des très mauvais musulmans'', a noté Hénin, qui a dressé le portrait d'un combattant ordinaire de l'organisation terroriste. ''Beaucoup de gens qui partent combattre ont un vide culturel et conceptuel dans leur tête et partent pour essayer de se réaliser'', a précisé l'auteur du livre ''Jihad Academy'', soutenant qu'ils sont radicalisés et à la cherche d’une aventure.
''La rébellion à l’origine n’a rien à voir avec la religion musulmane, on est dans un processus de radicalisation sans islam'', a-t-il poursuivi.
L'insistance des médias internationaux sur les actes de l'EIIL serait liée, d'après l'ex-otage français en Syrie, au fait qu''on aime bien les ennemis spectaculaires, très scénarisés''. Hénin a tout de suite tenu à expliquer qu'en Occident, il existe une partie très importante de la population ''qui fantasment l'islam''. ''Allez dans une librairie parisienne et vous verrez une section entière consacrée à l’islam et au terrorisme, les deux mélangés et avec en général une vision effrayante de l’islam'', a-t-il continué.
Cette vision effrayante servirait les recruteurs de l’EI, selon le journaliste, qui veut que ''les musulmans de France ne se sentent pas à l’aise ici, qu’ils se sentent rejetés''. Hénin est allé encore plus loin dans ses propos à cet égard, assénant que c'est à fois la fraction extrémiste en Occident et l’EIIL qui s’en servent, ''deux faces d’une même médaille''.
- Il ne faut pas refaire les erreurs du colonisateur en Syrie
En ce qui concerne une issue de la crise en Syrie, Hénin a tout d'abord appelé à la protection des civils, en envoyant ''le message à la population syrienne qu’on est prêt à la défendre''. Dans un second temps, ''il faudra reformer la gouvernance'', a ajouté le journaliste mentionnant qu'''on est à un point où la Syrie et l’Irak n’existent plus''. La situation actuelle nécessiterait donc la reconstruction ex nihilo de nouveaux Etats, ‘’avec les frontières que souhaiteraient les populations sur place’’.
''Il ne faut pas refaire les erreurs du colonisateur'', a-t-il insisté.
Hénin a mis en relief à cet effet la zone d'exclusion aérienne proposée par la Turquie en 2014, comme une ''initiative indispensable'', avec un ''focus humanitaire''. Cet aspect non-colonial est essentiel, a-t-il souligné, rappelant qu'une partie des Arabes, notamment de gauche, refuse l'intervention militaire contre al-Assad, en pensant qu'elle serait l'équivalente de celle lancée contre l'ancien chef d'Etat irakien Saddam Hussein.
- Les musulmans doivent se réapproprier le mot "jihad"
Le journaliste français a abordé le terme ''jihad'', considéré comme égal au terrorisme, appelant à sa réhabilitation. ''Le jihad, c'est pratiquement le sixième pilier de l’Islam, c'est un concept très noble'', a martelé Hénin évoquant sa définition originelle comme ''l’effort sur soi pour se rendre meilleur et rendre son environnement meilleur''.
Selon Nicolas Hénin, il faudrait plutôt commencer par ‘’déradicaliser’’ le terme "jihad", avant de ‘’déradicaliser’’ les individus. ''Ne laissons pas les terroristes garder le monopole du mot jihad et imposer leur interprétation'', a-t-il indiqué.
Il a aussi lancé un appel aux musulmans à cet égard soulignant qu'ils ''doivent se réapproprier le mot jihad''.