AA/Yamoussoukro / Cléophas Mosala / Dorothée Cupers
Qui des usagers du net n'a pas un jour, ouvert sa boite mail pour y trouver un message lui annonçant qu'il a gagné le gros lot ou encore celui d'une héritière qui l'aura choisi parmi des milliers d'internautes pour lui léguer sa fortune ?
Seulement si certains ont su se montrer prudent et ignorer ce genre de messages, d'autres sont tombés dans le piège n'hésitant pas à communiquer avec des interlocuteurs qui ne sont que des cybercriminels ou "brouteurs" qui s'enrichissent grâce par de telles pratiques.
Ces messages relatifs à des héritages, à des loteries gagnées, à la commande de matériels ou encore du chantage, sont, très souvent, émis via des adresses logées dans des pays africains où la cybercriminalité fait des ravages.
La Côte d'Ivoire, où l'économie numérique représente environ 7 à 8% du PIB (selon des chiffres officiels), est l'un des pays où la cybercriminalité est omniprésente.
Ce pays qui se positionne comme le fleuron de l'économie ouest-africaine où il mobilise environ 40% du PIB régional, est celui qui paie, paradoxalement, la plus grande facture en termes de cybercriminalité.
En effet, selon les chiffres récemment communiqués par les autorités, rien qu'au premier trimestre 2015, ce phénomène a coûté quelque 440 millions de francs CFA (737 mille dollars) à l'économie du pays.
Le préjudice financier direct durant les cinq dernières années, (2011 non inclue) étant estimé à 26 milliards de FCFA (42,9 millions de dollars).
Récemment réunis à Yamoussoukro, la capitale politique Ivoirienne, des experts de l'Institut de Lutte contre la Criminalité Economique (ILCE-Suisse), se sont penchés sur la question et ont tenté d'en évaluer les causes et l’impact réel sur l’économie ouest-africaine.
D’après Isabelle Augsburger-Bucheli, Doyenne de l’ILCE : "la Côte d'Ivoire est devenue une plaque tournante de la cybercriminalité en Afrique de l’ouest" d’où "La nécessité d’une approche interdisciplinaire (juridique, criminologique, sociologique, culturelle, économique et technique)".
Elle estime en outre que si la collaboration entre les partenaires suisses avec la Côte d’Ivoire en 2012 a permis une amélioration satisfaisante, notamment au niveau du nombre d'affaires traitées, elle n'a, toutefois, pas empêché la recrudescence du nombre de cybercriminels, dans un pays où les infrastructures numériques sont des plus performantes en Afrique de l'Ouest.
Fait qui dicte, selon elle, plus de sensibilisation des populations concernées, notamment, des jeunes (entre 15 et 33 ans) de plus en plus séduits par cette activité qui permet selon eux de "bien gagner sa vie sans courir de périls majeurs".
Nombreux sont, en effet les jeunes ivoiriens qui rêvent de s'assurer un avenir radieux grâce à la cybercriminalité.
Un jeune "brouteur" de 15 ans, habitant le quartier de Koumassi (Sud d’Abidjan) témoigne, à Anadolu, sourire aux lèvres: "Je suis devenu brouteur pour faire sortir ma famille de la pauvreté".
Goré Abe, jeune diplômé sans emploi, ne voit aucun tort, non plus, à se faire de l'argent en recourant à de telles pratiques.
"Nous ne voulons pas immigrer clandestinement, alors, si le clavier m'offre l'occasion de m'en tirer et de trouver à manger, pourquoi pas ?", dit-il à Anadolu.
Des convictions que certains milieux sociaux ne font que renforcer en valorisant une pratique qui serait signe « d'intelligence et de débrouillardise ».
En effet, dans certains quartiers d’Abidjan, le "broutage" est valorisé et attire de plus en plus de jeunes scolarisés ou déscolarisés qui travaillent en groupe.
Y.M. la trentaine révolue estime, lui, que le broutage reflète une grande intelligence parce "pour pouvoir soutirer de l’argent à un interlocuteur qui se trouve à l'autre bout du monde et derrière un écran, il faut une grande intelligence".
Se déployant afin d'endiguer ce phénomène, les autorités Ivoiriennes ont, notamment adopté, un cadre juridique approprié en harmonie avec celui de la Communauté Economique de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) et la Convention de Malabo adoptée le 27 juin 2014 par la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’Union Africaine, qui demeure toutefois "disparate et insuffisant" souligne, à Anadolu, Assoko Heracles Maye, avocat au Barreau de la Côte d’Ivoire.
Les experts, aussi bien Suisses qu’Ivoiriens, ont, à ce propos, pointé du doigt le manque de coopération entre services internet et fournisseurs d’accès identifiant entre autres défis à relever "la lourdeur de la procédure d’inculpation."
Le procureur de la République,Yéo Abel relève, dans une déclaration à Anadolu, que ceci est, notamment, lié "à la classification des actes assimilés à la cybercriminalité, tantôt considérés comme crime, tantôt comme délits dans la mesure où le caractère évolutif du phénomène ne permet pas toujours de l’appréhender de manière exhaustive, car les pratiques évoluent en fonction du développement technologique".